Adar ou le hasard
Défi N° 3
ADAR OU LE HASARD !
La vie avait repris dans la ville de Strasbourg occupée depuis 1940. L’armistice avait été signée. Oublié la trace du nazisme et de son lot d’horreurs. La paix était là, encore fragile.
En cette fin 1945, pour beaucoup la vie continuait : sans parents, sans amis, sans espoir, sans conjoints…
Suzanne en franchissant le cap de ses 7 ans s’était retrouvée à la communale et classée du côté des garçons. En ce premier jour d’école, après la signature de la fin de la guerre, sa mère ce matin là, l’avait obligé à poser ses poupées.
Dans les 5 années passées à la ferme, elle avait identifiée que les animaux étaient mâles ou femelles, à part les escargots… Pour les humains elle connaissait Marguerite et Jean ses parents, fermiers. De temps en temps il y avait des visites de personnes que ses parents qualifiaient de vieilles ou de vieux !
Cette période que les adultes appelés « de guerre », avait été obscure pour Suzanne. Des gens impolis étaient venus à la ferme. Il y avait eu des gentils habillés en vert et des méchants habillés en noir. Les habits noirs la regardaient étrangement en disant des mots étranges (de l’hébreu, ou de l’Allemand, elle le saurait plus tard, bien plus tard) puis ils repartaient en lui demandant ses noms et prénoms. Elle s’appelait Suzanne Raichle…
Maintenant il y avait la paix et ça changeait tout. Surtout pour elle, surtout ce matin où elle avait été déposée à la communale.
Son vrai nom de famille, Goldstein, avait tout de suite interpellé Jean. Le jour de l’inscription de sa fille, l’instituteur avait eu l’air de tomber des nues ! Jean avait gardé ce secret pour lui seul ! Adar, garçon de naissance, avait été transformé en Suzanne, le prénom de leur enfant décédé ! Sur les papiers officiels elle était membre de la famille Raichle.
Pour l’inscription à l’école, Jean avait bien réfléchi, il ne trouvait pas d’autre issu que de dire la vérité maintenant que la guerre était finie. Le maître avait inscrit, non sans réticences, sur les registres : Adar Goldstein, fils adoptif de Jean et Marguerite Raichle domicilié à…
Jean, reconnu invalide à la suite d’un accident où sa fille avait perdu la vie, avait trouvé dans cet enfant du hasard « l’absente » même s’il était juif et que par nature il ait été un garçon.
Sa femme Marguerite n’avait plus vécu que pour cet Adar/ Suzanne cueilli sur le bord d’une route comme le bourgeon d’une fleur à planter, son enfant ! Celui que la guerre lui avait donné comme une reconnaissance dans ce grand malheur qui enlevait ceux des autres par milliers !
Sauf que ce matin là tout tournait dans l’esprit conditionné de Suzanne car elle ne s’appelait plus Suzanne mais Adar, sa mère le lui avait dit en la laissant dans la cour où elle était restée, plantée de stupeur !
Maintenant elle se trouvait dans la file des garçons, ses longs cheveux platine coupés à ras…
De plus elle portait un pantalon comme son père, mais avec les cuisses seulement couvertes ! Pourquoi tous ses changements ?
Son visage poupin était crispé par l’angoisse, ses traits étaient tirés depuis que Marguerite, hier au soir, lui avait dit que la « paix était signée » et qu’elle devrait se rendre « à la communale ».
Plusieurs fois elle avait demandé :
« Maman, pourquoi m’as-tu coupé les cheveux et pourquoi as-tu raccourci un pantalon de papa pour moi ? ».
Marguerite lui avait paru étrange avec ses phrases toutes faites qu’elle répétait chaque fois et où elle parlait du lendemain, de ce jour où elle deviendrait grande… Elle avait rajouté qu’elle l’aimait toujours et ça c’était assez pour la rassurer !
Ce matin, devant l’école, elle essayait de comprendre ce que « devenir grande » signifiait.
Sa vie pendant 5 années s’était écoulée paisible mais enfermée dans des clôtures et les recommandations précises de ses parents, sans jamais voir un autre enfant.
Les garçons étaient surpris de la couleur de ses cheveux platine et de ses yeux rougeoyants. Ils s’agglutinaient autour d’elle et la chahutaient, elle se forçait à sourire. Jamais elle n’avait vu un garçon de près, sinon son père, mais lui il était identifiable, il avait de la barbe sur la figure !
Elle observait leur marche et s’apercevait qu’elle faisait comme eux dans cette blouse grise.
A la récréation elle apercevrait les filles, enfin elle l’espérait.
En attendant calmement et en cachant son angoisse et ses pleurs elle répétait en elle
« Je vais devenir grande, je vais devenir grande, je vais... »
Cette première journée parmi les garçons allait évidemment éclairer Adar/Suzanne sur le sujet des deux sexes ! Le temps était venu pour les explications mais comment et quand Suzanne allait-elle réellement devenir à nouveau Adar, fils de la famille Goldstein ?
Jean avait profité du début de ces jours d’école pour se lancer dans un long voyage au ministère de la guerre pour connaître le sort des vrais parents de cet enfant, aperçus furtivement il y a 5 ans au détour d’un bosquet. Ils lui avaient remis les papiers en le priant de s’occuper d’Adar…
Peut être était-il trop tôt pour connaître les éventuels décès officiels ? En tout cas, ces parents, notables de la ville de Strasbourg, avaient été mentionnés juifs et faisaient partis des disparus…
Jean continuerait ses recherches de longues années…
Adar franchirait sa dixième année.
Un jour froid de l’hiver 1948, l’information parviendrait à Jean, glaciale et factuelle : les parents, David et Jézabel, avaient été tué au fin fond de la France restée libre à l’époque, à Oradour /S/ Glane dans les derniers jours de la guerre, un 10 juin 1944 dans un lieu de sinistre renommée.
Jean prendrait le temps de lui expliquer ce qui s’était passé…
Plus il repousserait la date de cette information plus dure serait l’explication !
Marguerite et son mari avaient été des parents exemplaires, n’ayant rien à se reprocher sinon d’avoir l’impression d’avoir infléchi le destin, mais n’était-ce pas tout simplement son cours qu’ils avaient suivi, celui de ce grand fleuve fait de peine, de joie, d’amour, de tendresse ?
Jean philosopherait sur l’arrivée de cet enfant dans leur vie, le paysan fermier en observant la nature constaterait que les racines étaient importantes mais que la nature fécondait à chaque instant des hybrides...
Les feuilles et les pollens seraient comme les pensées, ils changeraient et s’envoleraient au gré du vent... Ils feraient leur chemin et ensemenceraient ailleurs dans d’autres lieux, dans d’autres cieux.
Adar / Suzanne était venu ensemencer leur vie alors que le vent de la discorde soufflait fort, la guerre crachait son haleine haineuse, mais les racines de la solidarité étaient restées vivaces, fermes, ancrées dans l’éducation de Jean.
Heureusement, l’homme n’était pas comme l’arbre, il voyageait dans l’espace, un volume dans lequel résidaient la vie, l’amour, la compassion, la solidarité, le hasard et la haine…
Jean le paysan savait que l’homme pensait posséder la terre mais c’était elle en fait qui l’aidait à vivre chaque jour, le nourrissait de plusieurs de ces éléments dont l’eau, la nourriture.
Ces guerres avaient tué des hommes et des enfants, défiguré les sols, mais il pensait que jamais ces horribles armes qui avaient pilonné leur vie, ne recommenceraient leur œuvre de destruction.
Hiroshima serait la dernière bombe engendrant les dernières tombes atomiques.
Jamais plus des enfants ne vivraient des cauchemars crées par leurs parents devenus adultes ! Mais au fond de lui Jean connaissait trop bien la violence au quotidien et le doute l’habitait, profond et pugnace ! Quand et comment la paix universelle ?
Il lui revenait un texte d’un poète inconnu :
Impuissance
Des mots, des phrases et des idées,
Quand elles sont enfermées
Dans les enclos fermés
De nos désespérances..
Impuissance
Des yeux qui se ferment sans fin
Sur des champs de batailles vains,
Des âmes qui se crispent et s’envolent
Dans les cris inhumains d’un corps qui s’étiole....
Impuissance
Du mot de paix tant de fois prononcé
Au sein de guerres tellement dénoncées…
Impuissance
De chanter quand tout est démantelé
Par la haine réunie de bien trop de pensées…
Impuissance
Devant la vie, dans ce grand fleuve de lave,
Dans lequel s’écoulent des milliards de larmes
Provoquées en torrents par des centaines d’armes,
Où trempe la liberté, sanglante de milliers de drames...
Impuissance
Face aux montagnes humaines bâties dans l’ignorance,
S’élevant sur des terres, volées dans la souffrance
Sous prétextes fallacieux de sous-sols d’opulence,
Détruisant la nature, au seul nom de l’outrance…
Impuissance
Trop souvent arrimée
A beaucoup de souffrance…
Je me retranche fort
Au fond de ma raison
Au cœur d’une chanson…
Fin de cette oraison…




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